"De Hubert-Félix à Thiéfaine"
(Mars 1999)
 
   

Il fête vingt albums en vingt ans, vient de remplir Bercy, et débarque à l'Acropolis de Nice avec ses révoltes rock et ses ballades tendresse.

Comment devient-on un chanteur qui remplit les salles, sans passer, ou presque, à la télévision ?

En allant sans cesse, depuis vingt ans, vers le public, comme ce soir, à Nice. La scène, c'est la vérité du chanteur, plus que le disque, le studio, la promo. Par honnêteté artistique, je ne refuse pas de chanter à la télé, si l'émission est digne, mais c'est rare !

Quel est le public actuel de Thiéfaine ?

Les anciens sont toujours là depuis vingt ans. Ils font de la résistance. Et puis, surtout, les 15-22 ans, les jeunes qui ne sont pas entrés dans la vie active, qui ont le temps de découvrir ma poésie.

" Ma poésie ", n'est ce pas prétentieux ?

Je pourrais répondre que mes textes ont été publiés dans la collection "Chanteurs d'aujourd'hui", chez Seghers, petite soeur de "Poètes d'aujourd'hui". Je me considère avant tout comme chanteur, ce qui n'exclut pas la poésie.

Comment avez-vous décidé, un beau jour, d'écrire des chansons ?

J'ai compris que ce serait ma forme d'expression. Au début, je ne trouvais pas de parolier. J'ai bien été obligé de m'y mettre. A 16 ans j'ai écrit " Merda, zuta twist ". Le ton était donné ! Je me suis inventé un style. Je travaille à un album pendant six mois, et j'accouche en trente jours ;

Comment choisissez-vous vos thèmes, souvent très surréalistes, pour ne pas dire abracadabrants ?

Je prends des notes sur ce que je vois, ce que j'entends. J'écoute un peu les infos à la radio, je lis " Libé ". Je prends de grands thèmes universels. A mes débuts, j'écrivais sous l'influence de Dylan, des Stones, des Doors, de Ferré, Villon, Bukowski, Céline, Miller, Burroughs. Ce sont des compagnons de route.

Pourquoi un titre aussi long que " Exercice de simple provocation avec trente-trois fois le mot coupable " ?

Je suis un lyrique. C'est un jeu. J'invente d'abord le titre. Dans mes chansons, tout est d'abord dans le titre. Le reste suit, la musique avec !

Est-il vrai que vous déposez vos textes chez un notaire ?

Oui. Je suis certain, qu'après, il les dépose, à son tour, à la SACEM, la société des auteurs. Moi, je voyage trop, je n'ai pas le temps. Et puis, ainsi, ils sont au secret.

Le titre de votre premier album, en 1978, "Tout corps branché sur le secteur est appelé à s'émouvoir" était un manifeste ?

Une émotion. Un choc. Une révolte. Je n'ai pas changé en vingt ans, ou si peu. Faire le deuil de ma révolte serait rentrer dans le rang et accepter le mot "bourgeois". Ces "bourgeois" qui ont exploité mes parents ouvriers.

Vous chantez toujours "La fille du coupeur de joints" ?

J'ai dû éliminer certaines chansons pour ce concert des vingt ans, mais surtout pas celle là. Sinon, c'était le risque de voir casser les sièges. A Bercy, on m'a raconté que trois cents jeunes, au moins, la chantaient ensemble, avant de reprendre leur métro. Dans les salles, je peux faire une pause. Le public la chante tout seul !

C'est une incitation à la drogue ?

C'est avant tout une rengaine comme ma chanson " La cancoillotte ". Mon petit (5 ans) part le matin à l'école en chantant " La fille du coupeur de joints " !

Vous connaissez des gens qui fument du fromage ?

Les substances, l'alcool, la galère j'en suis revenu ! C'est loin, comme pour beaucoup de gens de ma génération. A l'époque, il fallait s'élargir l'esprit. "La fille..." est une chanson qui a déjà vingt ans.

Vous ne chantez plus " La solitude " de Léo Ferré ?

C'était ponctuel, dans le précédent spectacle. Je ne vais pas m'approprier cette chanson du " maître ", pour l'éternité.

Il a dit de vous : " Les mots d'Hubert-Félix emportent tout vers l'inconnu, vers la tendresse aussi ". Commentaire ?

Il avait ses faiblesses... Je considère comme un privilège d'avoir connu des jours, et des nuits, de fraternité avec lui. D'avoir partagé sa table, dans sa maison de Toscane. D'avoir rencontré sa lumière.

N'est-il pas, soudain, un peu oublié ?

Je ne crois pas, mais si c'était le cas, on ne laisserait pas faire !

Propos recueillis par Alain Laville
Nice-Matin, 2 Mars 1999